L’automne d’un ciel d’été
C'est l'automne. Les couleurs dans les arbres animent le paysage, mais un vent mordant te force à faire ton deuil de l'été. Tu t'apprêtes déjà à faire face à l`hiver en envisageant le rangement de tes jouets estivaux.
Tu enfiles un manteau un peu plus chaud, tu salues ton voisin en sortant et tu ouvres ta porte de garage en grinçant des dents en constatant le fouillis sans nom qui règne dans ton coffre à jouets.
C’est que l’été t’es moins conséquent, moins ordonné, plus insouciant. Tu conjugues avec facilité courir, grimper, nager et pagayer, mais mélanges les verbes ranger et lancer. Tu te surprends à sourire quand tu arrives à fermer la porte du garage avant que tout s’effondre, pis quand tu n’y arrives pas, tu allonges discrètement le pied pour faire rentrer ce qui dépasse, juste pour pas que les voisins pensent que t’es « un pas propre qui sait pas vivre », parce que toi honnêtement, t’as pas de temps à perdre à te demander ce que font les autres de leur temps.
Même si les journées sont plus longues en été, tu as toujours l’impression que le temps est trop court. Tu sais que la chaleur ne dure pas et que les bibittes elles te feront la vie dure pour te le rappeler. Mais c’est rien pour miner ton enthousiasme. Y’a tellement de choses à faire pendant la belle saison que tu ajouterais surement 3 mois de juillet supplémentaires au calendrier, si on te nommait ministre de la famille.
C’est pendant que tu regardes le bordel dans ton garage que tu repenses à tout ça. Tu revois les nouveaux sommets que tu as atteints, tu repenses à tous ces fous rires en camping, à tes excursions à vélo et toutes ces heures à nager et à pagayer dans les eaux claires d’un lac isolé.
Puis tu te lèves le lendemain, le dos un peu raide après avoir passé des heures à ranger, mais avec l'humeur un peu moins dispersée que la veille. Le soleil est radieux et le fond de l'air est sec et chaud animant en toi d’autres souvenirs d’été, mais cette fois, d’une époque oubliée. C’est que dans ton garage maintenant si bien rangé, tu as trouvé un objet, un trésor que tu croyais avoir perdu à jamais et qui t’es par magie restitué.
Tu tiens l’objet dans ta main et tu le regardes avec émotion en essayant de faire passer le moton qui escalade ta gorge avec ses piolets d’acier et son troublant bagage. Mais le soleil brille et change ton humeur. Ses rayons se reflètent sur la surface métallique de l’objet de ta mélancolie, faisant miroiter les possibilités d’aventures qu’offre cette chaleur improbable.
Tu hésites, mais pas longtemps. Tu retires ton « hodies » et tu te passes la main dans les cheveux, question de t’assurer que tu as encore toute ta tête. Tu remets l’objet dans sa boîte avec délicatesse, bouleversé par ce tête-à-queue émotif. Tu as peur que ce soit un de ces rêves qui est trop beau pour être vrai.
Pourtant tu ne rêves pas. Chaque automne (ou presque) survient un phénomène climatique de réchauffement soudain, tu le sais parce que tu as appris cela à l’école. Mais voilà le phénomène que tu ressens n’est pas que climatique, c’est quelques chose qui émane d’une partie de toi qui étais enterrée.
Tu pourrais te laisser dériver sur la houle des pensées nostalgiques qui animent ton passé, mais tu te mets plutôt à sourire. Parce que quand t’étais petit, tu imaginais qu’à cette période de l’année, des indiens se cachaient dans les bois pour faire peur à ceux qui ne respectaient pas la nature. Tu as toujours eu conscience de la valeur des choses qui poussent, cette passion t’anime encore aujourd’hui, c’est pourquoi tu ne peux t’empêcher de sourire, malgré la peine qui te chavire.
Maintenant que tu es adulte, tu sais que ce réchauffement soudain survient habituellement après les premières gelées, soit entre le début octobre et le début novembre au moment où les vents tropicaux profitent des contrastes atmosphériques provoqués par la diminution des heures d'ensoleillement pour remonter vers le nord.
Tu as déjà entendu parler de l'expression « Indian summer » qui aurait été utilisée pour la première fois en Pennsylvanie à la fin du 18e siècle en référence à la période où les amérindiens sédentaires du Nord achevaient leurs récoltes et entreposaient leurs provisions pour l'hiver. Mais, t’es pas certain que c’est aussi drôle que les manigances imaginées d’un peuple sage assoiffé de justice.
Ce dont tu es certain, c’est que ça va durer au moins trois jours et qu’il y a très peu de chances qu’il pleuve. Tu remets alors à rêver à toutes les possibilités offerte par cette dernière fenêtre sur l’été : un dernier « road trip » dans les plus beaux villages du Québec, de la côte est américaine ou de l’Ontario, une randonnée épique vers un nouveau sommet, une fin de semaine de camping, une dernière soirée autour du feu, une balade à vélo, en kayak ou en canot, une journée d’escalade…À la limite, en trois jours, tu aurais le temps de faire tout ça…
Mais tu regardes la boite devant toi en pensant à l’objet qu’il y a dedans et tu sais qu’en ce moment, tu as besoin de quelque chose de différent.
C’est l’occasion pour toi de faire la paix avec le passé. D’aller passer une journée dehors sans but, juste pour décrocher. Te préparer mentalement pour la période de froids qui s’en vient et au sentiment d’isolement qui accompagne le voile de la noirceur.
Parce que c’est bien de la noirceur que tu vois dans cet objet. La noirceur de la mort dans toute sa splendeur. Une mort qui obscurcie toutes les couleurs des couleurs, une fin qui se veut le début de quelque chose que tu ne connaissais pas encore et qui, dans tes souvenirs, t’avais secouée des pieds à la tête.
Puis tout d’un coup, tout te reviens.
T’avais 10 ans. Un matin d’octobre, ton père est mort subitement sans que tu aies le temps de t’y préparer.
Aujourd’hui, tu tiens dans tes mains le dernier cadeau qu’il t’avait offert pour ta fête la veille. T’as toujours refusé de l’utiliser, convaincu qu’il était lié à ce mauvais tour du destin. T’étais bien trop effrayé à la perspective de voir trop loin. D’avoir à affronter à l’avance toutes les morts que tu ne voyais pas encore, même si tu avais préféré voir celle de ton père arriver.
Si t’avais su, tu aurais été plus conséquent, plus organisé, moins insouciant comme ton père l’aurait souhaité.
Tu aurais rangé ta chambre et sorti les vidanges comme il te l’avait demandé.
Tu aurais fait tes devoirs en arrivant de l’école au lieu de glisser en douce dans le sous-sol pour aller écouter tes petits bonhommes.
Tu aurais arrêté de faire crier ta sœur pour lui permettre de relaxer après le travail.
Tu aurais eu le courage d’éteindre ta veilleuse pour affronter l’obscurité.
Mais en le voyant ce matin, après la distance de toutes ces années, y’a quelque chose en toi qui t’as dit que t’étais prêt. Prêt à affronter la vraie teneur du destin, près de découvrir ce nouveau sommet que t’aurais à conquérir, prêt à contempler la grandeur du ciel sans le soleil pour te guider.
Tu as pris la boite dans tes mains, souffler la poussière des années en émettant un souhait. Un vœu que tu ne peux partager, de peur que ton espérance ne s’envole avec les dernières feuilles qui s’accrochent aux arbres.
Tu déballe ton cadeau, comme au jour de tes 10 ans, cette lunette astronomique est un trésor tout à fait inattendu. D’un modèle qui tient sur pied, c’est un « exhausseur » de voeux bien ancré sur terre, comme l’était ton père. Tu ne peux retenir la larme qui glisse sur tajoue
Les indiens le savaient surement aussi, c’est pour ça qu’ils ont fait de cette période de l‘automne leur été. Pendant cette enclave de chaleur, le temps plait au changement et la noirceur plus hâtive nous fait ployer le genou et incliner la tête vers les étoiles.
Inspiré par cette poésie, tu fais une marche de nuit pour te rendre sur ton sommet préféré. Ton objectif : trouver La Grande Ourse pour repérer l’étoile polaire, ton guide vers l’hiver qui point. À cette pensée, tu es secoué d’un frisson, en repensant à ton père tu peux enfin sourire. C’est ton amour de la nature qui t’a préparé à ce moment, quelque part en toi, les cycles de la nature ont toujours été tes guides.
Tu prends aujourd’hui conscience que tout arrive pour une raison. Si ton père n’était pas parti si tôt peut être n’aurais-tu jamais cultivé cette passion pour la nature…
Ce n’est pas la noirceur que l’on contemple la tête tournée vers les étoiles, mais le reflet de cette lumière qui brille en nous.
L’été est toujours là quelque part en toi.
Il n’y a de fin que si on décide d’arrêter de danser.
Sources:
https://www.carrefourdequebec.com/
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